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Introduction

Ce texte donne à voir le processus qui a conduit à la création du spectacle Ndátuvi Ínuu, de la compagnie Transatlancirque, présenté à Achura Karpa à Bogotá en mars 2024.

Fondée à Toulouse en 2010, la compagnie Transatlancirque cherche à promouvoir les échanges interculturels entre l’Europe et les Amériques á travers la création et la diffusion de spectacles vivants touchant aussi bien les domaines du cirque, de la danse, du théâtre, de la musique, de la vidéo que d’autres disciplines. Avec cette compagnie, nous avons travaillé au Mexique, en particulier avec des maromeros, danseurs de corde traditionnels du sud du pays. À la différence de l’article Amanecer en orden, Ndátuvi Ínuu como proceso de investigación creación (Pescayre, 2025) où j’ai expliqué les fondements historiques du spectacle et l’analyse de la création fondée sur la recherche anthropologique et ethnohistorique, je présenterai dans ce texte mon parcours personnel à l’origine de cette création. Il s’agit aussi de réfléchir au processus de création de Ndatuvi Inuu à travers sa mise en image grâce à notre collaboration avec la vidéaste Arely Cantellano Fragoso. Cette dernière a porté un regard extérieur sur la création. Arely a filmé des résidences artistiques, les premières du spectacle et sa finalisation pour le théâtre en janvier 2024. Les regards croisés de sa caméra, des artistes qui livrent leurs sensations et leur rapport à la (ré)appropriation d’imaginaires du passé et les personnages qui se construisent peu à peu proposent un matériel hybride pour la recherche-création. Le film Ityi Ndátuvi, “le chemin à Ndátuvi” ou “l’aube s’est levée sur le chemin” en tu’un savi (mixtèque), variante de Jicaral, Coicoyan de las Flores, Oaxaca Mexique, accompagne ce texte.

Le détonateur

En février 2021, j’ai perdu l’équilibre après avoir dansé sur les fils pendant plus de quinze ans. Par la suite, j’ai réalisé une “ethnographie par corps” (Pescayre, 2023) auprès des collectifs de maromeros du sud du Mexique. Cette “chute inmunitaire” dûe au Covid-19 fut bien plus violente que toutes les chutes vécues lors de mes entrainements sur le fil. Cela s’est accompagné d’une réelle chute physique de la corde, car je ne pouvais pas accepter de ne plus pouvoir tenir dessus. Ces évènements m’ont poussé à tenter de comprendre les origines de l’équilibre, aussi bien d’un point de vue culturel que scientifique.

Acatlán Guerrero, Juin 2021

Perte d’équilibre

Nous sommes en juin 2021, la fête de San Juan Bautista, Saint Patron d’Acatlán approche. Je ne vais pas bien, j’ai des symptômes étranges qui ne partent pas après le Covid. Je perds l’équilibre assez souvent. Joel, le capitaine de la danse ne répond pas au téléphone. Nous devions partir ensemble en voiture. Migue m’appelle pour me dire que Joel n’ira pas au village, à cause d’un cas de force majeure et me demande si je me sens capable de conduire jusqu’à Acatlán la nuit. Mon désir de liberté après tout cet enfermement me fait accepter sans réfléchir.

Nous partons dans ma voiture Migue, Jaime et moi le soir du 22 juin depuis Mexico.

Le 23 au matin nous mettons nos costumes pour le paseo2, ce jour-là ce sont uniquement les danses au sol qui sont réalisées. J’ai tout de même du mal avec les tours. Le lendemain je dis à Jaime chez qui je logeais que j’allais mettre une robe parce que je n’allais pas danser ce jour-là, seulement prendre des photos. Il insiste pour que je mette mon costume parce qu’ils sont peu nombreux. Et je dis : « mais de toutes façons vous ne me laissez pas monter sur la corde ». Jaime me dit que comme Joel n’est pas là je vais monter. Et je lui dis que je ne veux pas utiliser le balancier, je préfère faire le poirier, mais je n’ai jamais répété sur le ventre de quelqu’un. Nous nous mettons d’accord avec Rafa, le plus costaud du groupe pour que je passe après lui essayer le poirier et que si ça ne marche pas, Jaime prendrait le relai. D’autres maromeros m’aident à monter sur le X qui était particulièrement haut ce jour-là. J’enlève aussi mes baskets car je n’aime pas monter sur la corde avec. Je pose mon pied sur la corde et ça ne tient pas, je fais à peine deux pas et je tombe. Ils me font remonter et m’aident avec un bâton pour que je puisse rejoindre Rafa, qui attendait déjà allongé sur la corde avec le balancier dans le dos. J’arrive près de lui, je plie mon bonnet pour pouvoir faire le poirier sur son ventre et là le bonnet m’empêche de voir et je rate mon poirier, je cherche rapidement le balancier avec mes pieds à l’aveuglette mais je tombe et me fais très mal au pied, même si un des tehuixtles s’est risqué à amortir ma chute avec son corps.

Migue s’approche très sérieusement et me dit que je suis une grande équilibriste, mais que je suis malade, que je ne vais pas bien et qu’il faut que je l’accepte.

Méritais-je la chute ?

S’agissait-il d’une sorte de punition des Dieux, d’un message ? J’avais quelque part manqué à l’autorité du capitaine, même s’il n’était pas présent.

C’est à partir de ce moment-là que les recherches médicales commencèrent et que je fus prise en charge à l’hôpital en rentrant à Mexico. À partir de là, mes recherches sur l’équilibre d’un point de vue physique ont pris une nouvelle dimension (Pescayre, 2023 : 212).

Étant de caractère persévérante, voire têtue, je ne voulais pas prendre ma retraite des fils sans avoir vécu l’expérience de la hauteur. Je voulais aussi voir si je pouvais enfin apprendre à utiliser le balancier, qui pouvait être une possibilité de recréer un nouvel équilibre. Malgré mon état, j’ai fait un stage de funambule avec Denis Josselin, chez qui j’ai pu traverser en toute sécurité. N’est-ce pas le but des funambules de mettre leur corps à l’épreuve, de rechercher le dépassement de soi?

Après avoir expérimenté la hauteur, j’ai accepté ma “reconversion” en auteure de cirque et initié une découverte dans la mise en scène/en piste. Ce besoin de se réinventer m’a menée à réaliser un spectacle entièrement depuis l’extérieur: recherche, écriture, mise en scène, production.

La création de Ndátuvi Ínuu

Les anciens Mésoaméricains ont laissé des traces de leur talent acrobatique. Grâce à la surprise et à l’admiration des colons Espagnols, qui n’ont pas compris la valeur rituelle et sacrée de la contorsion ou de l’antipodisme, ces pratiques n’ont pas été censurées pour idolâtrie. Les documents accessibles à ce jour nous permettent de vivre de puissantes expériences esthétiques. Les vestiges archéologiques et les codex préhispaniques et coloniaux deviennent une source d’inspiration et une matière pour la création circassienne contemporaine.

Les codex sont des documents pictographiques élaborés par les anciens Mésoaméricains, dans lesquels les tlacuilos, peintres-scribes, représentaient à l’aide de pictogrammes des données historiques et culturelles. Ils se divisent en plusieurs groupes: les codex mixtèques, mayas, mexicas et ceux du groupe Borgia. Dans la région mixtèque, les Ñee ñuhu « peaux sacrées » contiennent des récits expliquant l’origine divine des souverains, ainsi que des activités rituelles. Les souverains mixtèques se considéraient comme les descendants de divinités telles que 8 Cerf griffe de lézard, ayant tous pour origine commune l’Arbre d’Apoala. Le groupe des codex mixtèques préhispaniques est composé de six codex – Nutall, Bodley, Selden, Colombino, Becker I et Vindobonensis – qui se distinguent par la couleur, la richesse et la variété des formes et des traits qui donnent vie à leurs glyphes. Ils sont arrivés en Europe sous forme de cadeaux, comme le Vindobonensis qui faisait partie des présents envoyés par Hernán Cortés en Espagne.

Le Codex Vindobonensis Mexicanus I est un document préhispanique provenant de la région mixtèque d’Oaxaca et conservé aujourd’hui à la Bibliothèque nationale autrichienne (Vienne). Il fait partie du seul groupe de manuscrits historiques et généalogiques qui a survécu à la conquête espagnole. Le recto porte sur la cosmogonie mixtèque, l’établissement des rituels et la fondation des seigneuries. Le verso retrace l’histoire dynastique de Tilantongo. Il s’agit du plus important de la région de la Mixteca et il se lit de droite à gauche en commençant par le bas. Le Vindobonensis renferme un récit mythique préhispanique qui explore des thèmes allant de l’apparition des dieux créateurs jusqu’à l’organisation du monde après la fondation de nombreux lieux dans la géographie sacrée de la Mixteca. Ce long récit retrace l’origine du calendrier, des premiers rituels, des premières seigneuries, de l’arbre primordial dont sont issus les hommes et les prêtres, et même la naissance du dieu 9 Vent, qui donnera naissance aux premiers villages et se chargera de donner au monde son ordre définitif. Les informations recueillies ci-dessus proviennent des recherches du spécialiste des codex mixtèques Manuel Hermann Lejarazu (2022).

Créé à partir de ce codex, “Ndátuvi Ínuu” est un récit portant sur la création du monde qui montre les exploits du dieu 9 Vent, personnage mythologique qui est connu dans d’autres cultures mésoaméricaines comme le serpent à plumes. À travers les langages de l’acrobatie, du cirque contemporain et de la musique, des artistes d’origines diverses nous racontent cette histoire se déroulant entre Ciel et Terre. Comment parler d’équilibre après cette chute vertigineuse que j’ai vécu? Après une recherche documentaire sur l’exégèse du Codex, un travail autour de planches visuellement parlantes et une collaboration avec l’artiste Nano Cano pour la conception lumière, nous avons poursuivi ce travail lors de plusieurs résidences artistiques.

Ces résidences de création constituent une façon de travailler très adaptée au cirque contemporain. Elles permettent une immersion totale des artistes dans un espace-temps défini. La première résidence s’est tenue à Mexico, au centre culturel Cracovia 32 en avril 2023. À cette occasion, nous avons pu nous rencontrer en tant qu’équipe de travail, commencer à appréhender le codex Vindobonensis et les recherches publiées à son sujet, comme par exemple celles de Manuel Hermann et de Maarten Jansen. Nous avons aussi pu commencer à créer. Nous avons ainsi réalisé plusieurs exercices d’improvisation et ébauché les premiers numéros: celui de 9 Vent, de la contorsionniste et du maromero. Les musiciens ont enfin commencé à chercher les sonorités qui composeraient plus tard la musique du spectacle.

Lors de la deuxième résidence à l’Ex Hacienda San José, à Atzompa, Oaxaca, nous avons travaillé avec Ofelia Pineda, chercheure mixtèque originaire du Jicaral, Coicoyán de las Flores, Oaxaca, avec qui les textes des voix off en mixtèque prirent forme. C’est à partir de ce moment-là, en vivant ensemble que nous avons consolidé notre esprit d’équipe. La troisième résidence a eu lieu à Tierra Independiente, Oaxaca en septembre 2023. L’antipodiste Monserrat Netzahualcóyotl s’est intégrée à l’équipe et nous avons pu présenter une première version du spectacle complet.

Le spectacle

Comment le monde s’est-il créé?
Comment peut-on représenter quelque chose d’aussi fragile que l’équilibre?
Pourquoi le concept d’équilibre est-il apparu?

En tu’un savi, le langage de la pluie (Mixtèque), il n’existe pas de mot pour se référer au concept d’équilibre. Ndátuvi Ínuu signifie l’aube de l’ordre. La sélection des disciplines circassiennes obéit aux différentes scènes du Codex: une corde à la verticale, un antipodiste rouge, une contorsionniste tourbillon et un danseur de corde traditionnel (maromero). J’ai choisi spécifiquement un danseur de corde de l’état du Guerrero (sud-ouest), car c’est une région où la danse des maromeros se réalise dans le cadre des demandes de pluie. À travers une sélection minutieuse d’artistes de cirque, de plasticiens et de musiciens, je cherche un équilibre subtil entre les esthétiques circassiennes, les arts plastiques et la musique traditionnelle et contemporaine mexicaines.

Les thématiques du spectacle et du codex sont la création du territoire mixtèque, la répartition des eaux, le mariage, la fête et la naissance du soleil. La naissance et la continuité de la vie sont au coeur de cette proposition esthétique transculturelle et transdisciplinaire.

Naissance de la clownesse sacrée

Le personnage de la clownesse sacrée vient de la notion de “sacred clown” des Indiens Pueblo et Hopi, qui représentent la contrepartie de l’ordre (Parsons and Beals, 1934). Nous nous sommes aussi inspirés de la célèbre prétresse mazatèque María Sabina qui se nomme elle-même “la payasa sagrada”. Cette figure, ainsi que celle des bouffons rituels est présente dans plusieurs cultures. C’est le cas des Tsikwaki huicholes (Radetich, 2005) ou des kɔrɔdugaw du Mali (Carbonnel, 2015). L’étude en profondeur de ces personnages mérite un travail plus ample. Je souhaite dans ce spectacle intégrer la dimension rituelle du rire et son lien avec la pluie chez la clownesse sacrée de Ndátuvi Ínuu.

8 chaos griffe de lézard est une référence directe au grand guerrier mixtèque 8 Cerf griffe de lézard. Chargée de raconter l’histoire et de faire vivre le couple primordiel 1 Cerf, la clownesse rompt et entre en contraste avec l’équilibre. La clownesse mexicaine Darina Robles Pérez a joué le rôle de clown narratrice pendant la création du spectacle. Après la représentation de février 2024 à Guadalajara, elle a décidé de se consacrer à d’autres projets dans le Yucatán, son lieu de résidence. C’est ainsi que j’ai assumé le rôle, en modifiant les gestes, en ajoutant mon saxophone et en faisant monter le personnage de la clownesse sacrée sur la corde. Cela m’a conduit à me retrouver pour la première fois de ma vie face au “vide”, le noir total devant quatre-cent personnes dans une salle pleine à Bogotá.

Dès l’âge de six ans, après avoir vu le Cirque Plume, je suis convaincue que le clown doit savoir “tout faire”. Lorsque je sentais qu’on m’en demandait trop, je disais à ma grand-mère: “je ne suis pas un clown, je ne peux pas tout faire”. Il fallait trouver le clown que je cherchais depuis l’enfance, à la fois acrobate, musicien, polyglotte, et maintenant lui ajouter sa dimension rituelle! Ma première en tant que clownesse a été prématurée, mais j’espère maintenant pouvoir nourrir ce personnage pendant de nombreuses années.

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Figure 1

Affiche du spectacle Ndátuvi Inuu à El Jicaral, Oaxaca, avril 2025, réalisation Elihu Hernández Galaviz.

Conclusion

Avec Ndátuvi Ínuu, j’ai tenté d’instaurer une méthode de création à partir de codex et d’iconographie mésoaméricaine. La documentation vidéographique du processus de création a été indispensable. Le spectacle et le film doivent se présenter ensemble pour une meilleure réception de cette proposition artistique multiforme. À l’heure où je finis d’écrire ce texte, des femmes mixtèques discutent autour d’une broderie et d’un café, pendant que les hauts-parleurs sonnent pour convoquer au tequio, le travail communautaire pour la préparation de la fête dédiée à Savi, le dieu de la pluie. Dans quelques jours, nous présenterons Ndátuvi Ínuu à El Jicaral. J’ai hâte de connaître les différentes réactions du public, des plus jeunes aux plus âgés.

Notes

  1. Programme de bourses postdoctorales de la UNAM. Boursière de l’Institut de Recherches Anthropologiques, sous la direction du Dr. Carlo Bonfiglioli.
  2. Le paseo a lieu à Acatlán avec toutes les danses conviées à la fête de la Saint Jean Baptiste dans les rues du village.

Bibliographie

Carbonnel, Laure. Les kɔrɔdugaw du Mali: comportements et groupements bouffons. Thèse de doctorat sous la direction de Michael Houseman, Université Paris Nanterre, 2015.

Hermann Lejarazu, Manuel. Arqueología Mexicana, edición especial, no 103, 2022, pp. 8–10.

Parsons, Elsie Clews, and Ralph L. Beals. « The sacred clowns of the Pueblo and Mayo- Yaqui Indians », American Anthropologist, vol. 36, no 4, 1934, pp. 491–514.

Pescayre, Charlotte. « Amanecer en orden. Ndátuvi Ínuu como obra de investigación creación circense. » Corpo-Grafías Estudios críticos de y desde los cuerpos, vol. 12, no 12, 2025, pp. 214–241, doi: https://doi.org/10.14483/25909398.22640https://doi.org/10.14483/25909398.22640

Pescayre, Charlotte. Le corps et la corde. Ethnographie de collectifs de maromeros (Mexique). Thèse de doctorat sous la co-direction de Philippe Erikson et Aline Hémond, Université Paris Nanterre, 2023.

Taube, Karl. « Ritual humor in classic maya religion. » Word and Image in Maya Culture: Explorations in language, writing and representation edited by William F. Hanks and Don S. Rice, 1989, pp. 351–382

Radetich, Natalia. « La risa y el quebranto. » México, CONACULTA-FONCA, 2005.