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<journal-title>Journal of the Western Society for French History</journal-title>
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<article-title>&#x00AB; Vous ne serez plus des Indig&#x00E8;nes, vous serez des Fran&#x00E7;ais &#x00BB;. Une lecture du film Tirailleurs de Mathieu Vadepied.</article-title>
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<p>Contrairement &#x00E0; une id&#x00E9;e re&#x00E7;ue assez r&#x00E9;pandue et qui a &#x00E9;t&#x00E9; r&#x00E9;p&#x00E9;t&#x00E9;e &#x00E0; l&#x2019;occasion de la sortie en janvier dernier du film <italic>Tirailleurs</italic> de Mathieu Vadepied, avec Omar Sy, les tirailleurs ou soldats, issus des colonies et protectorats d&#x2019;Afrique qui ont particip&#x00E9; aux deux guerres mondiales ne sont pas totalement absents des repr&#x00E9;sentations collectives fran&#x00E7;aises et encore moins de la fiction litt&#x00E9;raire mais aussi cin&#x00E9;matographique<sup><xref rid="fn1" ref-type="fn">1</xref></sup>.</p>
<p>D&#x00E8;s 1915, la marque Banania s&#x2019;identifie &#x00E0; un tirailleur s&#x00E9;n&#x00E9;galais hilare et adopte comme slogan la locution &#x00AB; y&#x2019;a bon &#x00BB;, associ&#x00E9;e &#x00E0; une pratique pr&#x00E9;tendument sommaire du fran&#x00E7;ais des tirailleurs, le fameux &#x00AB; petit n&#x00E8;gre &#x00BB; qui est en r&#x00E9;alit&#x00E9; un idiome invent&#x00E9; de toute pi&#x00E8;ce par l&#x2019;administration fran&#x00E7;aise. En 1916, un manuel de &#x00AB; fran&#x00E7;ais simplifi&#x00E9; &#x00BB; est en effet distribu&#x00E9; au sein de l&#x2019;arm&#x00E9;e coloniale fran&#x00E7;aise afin que les grad&#x00E9;s europ&#x00E9;ens sachent se faire <italic>&#x00AB; comprendre en peu de temps de leurs hommes &#x00BB;</italic>. Le livre sugg&#x00E8;re de mettre par exemple tous les verbes &#x00E0; l&#x2019;infinitif et de supprimer les pr&#x00E9;cisions de genre et de nombre. En 1926 seulement, un r&#x00E8;glement mettra fin &#x00E0; ces pratiques racistes. C&#x2019;est par cette publicit&#x00E9; que le tirailleur s&#x00E9;n&#x00E9;galais rentre dans les consciences fran&#x00E7;aises, slogan et iconographie de la marque Banania renvoyant au racisme d&#x00E9;complex&#x00E9; de l&#x2019;&#x00E9;poque.</p>
<p>La fiction litt&#x00E9;raire s&#x2019;est pour sa part saisie de la figure du soldat colonial, &#x00E0; travers plusieurs &#x0153;uvres romanesques et cin&#x00E9;matographiques. Le roman <italic>Le Sommeil du juste</italic> de l&#x2019;auteur alg&#x00E9;rien Mouloud Mammeri &#x00E9;voque la Deuxi&#x00E8;me Guerre mondiale et fait, d&#x00E8;s 1955, le proc&#x00E8;s des fausses promesses faites aux colonis&#x00E9;s quant &#x00E0; leur int&#x00E9;gration &#x00E0; la nation fran&#x00E7;aise, une fois la paix revenue. Plusieurs d&#x00E9;cennies plus tard, le cin&#x00E9;aste Rachid Bouchareb r&#x00E9;alise en 2006 le film <italic>Indig&#x00E8;nes</italic> qui suit quatre engag&#x00E9;s volontaires alg&#x00E9;riens qui rejoignent en 1943 les rangs de l&#x2019;arm&#x00E9;e fran&#x00E7;aise pour lib&#x00E9;rer la France de l&#x2019;Allemagne nazie. Les quatre acteurs principaux du film Rochdy Zem, Samy Naceri, Sami Bouajila et Jamel Debbouz re&#x00E7;oivent le prix d&#x2019;interpr&#x00E9;tation masculine &#x00E0; Cannes. Lors de la c&#x00E9;r&#x00E9;monie de cl&#x00F4;ture et de remise des prix, ils entonnent &#x00AB; Le Chant des Africains &#x00BB;, geste accueilli non sans r&#x00E9;serve car la marche militaire certes &#x00E9;crite en 1915 pour une division marocaine a &#x00E9;t&#x00E9; reprise par la suite pendant la guerre d&#x2019;ind&#x00E9;pendance alg&#x00E9;rienne par les partisans de l&#x2019;Alg&#x00E9;rie fran&#x00E7;aise. On verra plus loin qu&#x2019;Omar Sy, pour sa part, accompagne la sortie du film <italic>Tirailleurs</italic> avec une maturit&#x00E9; politique plus affirm&#x00E9;e. Pour ce qui est d&#x2019;<italic>Indig&#x00E8;nes</italic>, le film, qui suscitera une r&#x00E9;ception contrast&#x00E9;e, fera n&#x00E9;anmoins date en ce qui concerne la mise en avant de la figure du soldat colonial maghr&#x00E9;bin dans l&#x2019;imaginaire collectif fran&#x00E7;ais.</p>
<p>En ce qui concerne les tirailleurs d&#x2019;Afrique subsaharienne, Semb&#x00E8;ne Ousmane, d&#x00E8;s 1965, dans <italic>Vehi-Ciosane</italic>, cr&#x00E9;e le personnage de Tanor revenu totalement traumatis&#x00E9; de la Grande guerre. Semb&#x00E8;ne qui a &#x00E9;t&#x00E9; tirailleur au 6<sup>e</sup> r&#x00E9;giment d&#x2019;Artillerie coloniale dans le d&#x00E9;sert nig&#x00E9;rien pendant la Seconde Guerre mondiale, revient &#x00E9;galement sur ce conflit dans plusieurs de ses cr&#x00E9;ations. La plus connue est le film <italic>Camp de Thiaroye</italic> (1988) o&#x00F9; il relate le massacre du camp de Thiaroye. En novembre 1944, 300 tirailleurs parmi 1300 anciens combattants, prisonniers dans les <italic>fronstalags</italic> allemands, refusent d&#x2019;embarquer pour l&#x2019;Afrique, ne croyant pas &#x00E0; la promesse qui leur a &#x00E9;t&#x00E9; faite de recevoir leur solde une fois rentr&#x00E9;s chez eux. Ceux qui acceptent de rentrer sont positionn&#x00E9;s dans le camp de transit de Thiaroye o&#x00F9; ils prennent conscience que la promesse de solde &#x00E9;tait mensong&#x00E8;re. Ils r&#x00E9;clament leur d&#x00FB; en prenant bri&#x00E8;vement en otage un g&#x00E9;n&#x00E9;ral. La r&#x00E9;pression est extr&#x00EA;mement violente. Le bilan officiel est de 24 morts, 35 bless&#x00E9;s et 49 arr&#x00EA;t&#x00E9;s, mais ces chiffres sont remis en cause par les historiens qui avancent celui de 200 morts. Le film, qui est une co-production Sud-Sud (S&#x00E9;n&#x00E9;gal, Tunisie, Alg&#x00E9;rie) fait scandale en France et sera interdit en salles jusqu&#x2019;en 1998 o&#x00F9; il est projet&#x00E9; lors d&#x2019;une r&#x00E9;trospective consacr&#x00E9;e &#x00E0; l&#x2019;&#x0153;uvre de Semb&#x00E8;ne Ousmane. En 2012, l&#x2019;auteur guin&#x00E9;en Tierno Mon&#x00E9;nembo publie Le <italic>Terroriste noir</italic> qui sera adapt&#x00E9; &#x00E0; l&#x2019;&#x00E9;cran en 2017 par Gabriel Le Bomin, sous le titre de <italic>Nos Patriotes</italic>. Le roman et le film sont consacr&#x00E9;s &#x00E0; Addi B&#x00E2;, de son vrai nom, Mamadou Hady Bah (1916&#x2013;1943), tirailleur durant le deuxi&#x00E8;me conflit mondial puis r&#x00E9;sistant dans les Vosges. Plus r&#x00E9;cemment, <italic>Fr&#x00E8;res d&#x2019;&#x00E2;me</italic> de David Diop, publi&#x00E9; en 2018, fait revivre une figure de tirailleur s&#x00E9;n&#x00E9;galais, Mademba Diop, qui apr&#x00E8;s avoir vu son fr&#x00E8;re d&#x2019;&#x00E2;me tu&#x00E9; et avoir renonc&#x00E9; &#x00E0; l&#x2019;achever malgr&#x00E9; les supplications de ce dernier, d&#x00E9;cide de le venger. Cette fois le roman re&#x00E7;oit le Prix Goncourt des lyc&#x00E9;ens et conna&#x00EE;t un succ&#x00E8;s critique et public.</p>
<p>Pourtant, en janvier 2023, &#x00E0; la sortie en France du film <italic>Tirailleurs</italic>, r&#x00E9;alis&#x00E9; par Mathieu Vadepied, on a souvent entendu, et les m&#x00E9;dias y reviennent avec insistance, que l&#x2019;on d&#x00E9;couvre <italic>enfin</italic> en France l&#x2019;histoire des tirailleurs. Si le film est bien la premi&#x00E8;re &#x0153;uvre cin&#x00E9;matographique destin&#x00E9; &#x00E0; un grand public - et son 1.7 million d&#x2019;entr&#x00E9;es le confirme - qui revient sur les tirailleurs qui se sont battus pour la France pendant la Grande Guerre de 1914&#x2013;1918, il est int&#x00E9;ressant d&#x2019;interroger les raisons d&#x2019;une amn&#x00E9;sie &#x00E0; r&#x00E9;p&#x00E9;tition et de la persistance d&#x2019;une s&#x00E9;quence m&#x00E9;morielle dans lequel se succ&#x00E8;dent tour &#x00E0; tour ph&#x00E9;nom&#x00E8;nes d&#x2019;omission et d&#x2019;oubli, rappels m&#x00E9;moriels et postures feintes ou sinc&#x00E8;res de surprise et de (re)d&#x00E9;couverte du pass&#x00E9;.</p>
<p>Le titre, <italic>Tirailleurs</italic>, savamment choisi, se joue d&#x2019;une distorsion historique, m&#x00E9;morielle et langagi&#x00E8;re, le terme de tirailleur en &#x00E9;tant venu &#x00E0; &#x00EA;tre associ&#x00E9; en France exclusivement &#x00E0; l&#x2019;adjectif &#x00AB; s&#x00E9;n&#x00E9;galais &#x00BB;. Il y eut en effet, durant le premier conflit mondial, 200 000 tirailleurs s&#x00E9;n&#x00E9;galais incorpor&#x00E9;s sous les drapeaux et 30 000 y laiss&#x00E8;rent leur vie. Mais le film signale que les tirailleurs venaient &#x00E9;galement du Haut Niger, de Guin&#x00E9;e et du Soudan. Les tirailleurs n&#x2019;&#x00E9;taient pas seulement s&#x00E9;n&#x00E9;galais et Alain Mabanckou, auteur et universitaire congolais signale cette distorsion lexicale, reflet d&#x2019;une g&#x00E9;n&#x00E9;ralisation aux fondements racistes, lorsqu&#x2019;il relate les nombreuses fois durant son s&#x00E9;jour en France, o&#x00F9; on lui a demand&#x00E9; s&#x2019;il &#x00E9;tait s&#x00E9;n&#x00E9;galais. Renon&#x00E7;ant parfois &#x00E0; prendre le temps d&#x2019;expliquer qu&#x2019;il &#x00E9;tait congolais, il ajoute : &#x00AB; avec le recul, je constate que je reprenais inconsciemment la r&#x00E9;action de mes anc&#x00EA;tres congolais qui, eux aussi, dans l&#x2019;arm&#x00E9;e fran&#x00E7;aise et dans l&#x2019;esprit de tous &#x00E9;taient appel&#x00E9;s &#x00AB; tirailleurs s&#x00E9;n&#x00E9;galais &#x00BB; et s&#x2019;acceptaient comme tels<sup><xref rid="fn2" ref-type="fn">2</xref></sup> &#x00BB;. Les Indig&#x00E8;nes formaient et forment encore un groupe au sein duquel il est inutile de prendre le temps de distinguer les appartenances territoriales et les sp&#x00E9;cificit&#x00E9;s langagi&#x00E8;res et culturelles.</p>
<p>Le film s&#x2019;efforce de combattre cette indistinction des personnalit&#x00E9;s et cet effacement des particularit&#x00E9;s et des parcours en insistant par ailleurs sur la complexit&#x00E9; des trajectoires de ces soldats. Parmi les tirailleurs, certains s&#x2019;engageaient certes volontairement mais beaucoup ont &#x00E9;t&#x00E9; enr&#x00F4;l&#x00E9;s de force &#x00E0; l&#x2019;instar du personnage de Thierno jou&#x00E9; par Alassane Diong et qui est captur&#x00E9; au S&#x00E9;n&#x00E9;gal, par des soldats fran&#x00E7;ais dans une sc&#x00E8;ne qui n&#x2019;est pas sans rappeler la mani&#x00E8;re dont les esclavagistes enlevaient les villageois au cours de razzias pour les tra&#x00EE;ner jusqu&#x2019;aux bateaux n&#x00E9;griers. C&#x2019;est l&#x00E0; une autre force du film que de rappeler le continuum esclavagiste et colonialiste, en superposant par l&#x2019;image, deux r&#x00E9;alit&#x00E9;s historiques que le r&#x00E9;cit officiel fran&#x00E7;ais tend &#x00E0; s&#x00E9;parer.</p>
<p>Pour prot&#x00E9;ger son fils Thierno, Bakary incarn&#x00E9; par Omar Sy va s&#x2019;engager volontairement en mentant sur son &#x00E2;ge. La relation dialectique et interg&#x00E9;n&#x00E9;rationnelle entre les deux personnages tisse la trame narrative du film et permet au r&#x00E9;cit de d&#x00E9;ployer la complexit&#x00E9; des situations individuelles. Si le fils a appris le fran&#x00E7;ais &#x00E0; &#x00AB; l&#x2019;&#x00E9;cole des blancs &#x00BB; et si son jeune &#x00E2;ge explique qu&#x2019;il se laisse impressionner par la guerre et attirer par les promesses de gloire et de reconnaissance, le p&#x00E8;re lui s&#x2019;exprime uniquement en peul et ne se fait aucune illusion sur les raisons de la pr&#x00E9;sence des tirailleurs au front. Le film est souvent film&#x00E9; depuis le point de vue de Bakary, lucide et horrifi&#x00E9; par la boucherie &#x00E0; laquelle lui et son fils assistent. Alors que Thierno se laisse s&#x00E9;duire par les discours guerriers et patriotiques du Lieutenant Chambreau qui a lui aussi des choses &#x00E0; prouver &#x00E0; son p&#x00E8;re g&#x00E9;n&#x00E9;ral, pour Bakary, le lieutenant est un fou et il n&#x2019;a de cesse que de fomenter un plan pour que lui et Thierno puissent &#x00E9;chapper au front et aux combats.</p>
<p>On regrettera le recours &#x00E0; deux clich&#x00E9;s narratifs &#x00E9;cul&#x00E9;s. D&#x2019;abord la romance muette &#x2013; comme l&#x2019;est d&#x2019;ailleurs tout au long du film la jeune fran&#x00E7;aise avec qui il la partage &#x2013; que vit Thierno avant de repartir au S&#x00E9;n&#x00E9;gal est une bien &#x00E9;trange mani&#x00E8;re de rappeler que l&#x2019;on a interdit jusqu&#x2019;en 1918 aux tirailleurs de s&#x2019;approcher de la population notamment parce qu&#x2019;on craignait qu&#x2019;ils aient des relations sexuelles avec des Fran&#x00E7;aises. Ensuite, la r&#x00E9;demption narrative in extremis du Lieutenant Chambreau qui se sacrifie face aux soldats allemands pour assurer la retraite de Bakary et de Thierno. Le film perp&#x00E9;tue ainsi le clich&#x00E9; du &#x00AB; <italic>white savior</italic> &#x00BB; (sauveur blanc) &#x00E0; travers le personnage du Lieutenant Chambreau &#x00E0; qui Thierno doit finalement autant la vie qu&#x2019;&#x00E0; son p&#x00E8;re.</p>
<p>N&#x00E9;anmoins et malgr&#x00E9; ces deux maladresses narratives, le film en mettant en sc&#x00E8;ne un r&#x00E9;cit aux ressorts universels que sont le d&#x00E9;vouement d&#x2019;un p&#x00E8;re et la r&#x00E9;volte d&#x2019;un fils qui tente d&#x2019;affirmer son individualit&#x00E9;, permet au spectateur de s&#x2019;identifier aux personnages et de ressentir tour &#x00E0; tour l&#x2019;ali&#x00E9;nation, les violences symboliques et physiques, les fausses promesses de gloire et de reconnaissance et le deuil que le conflit impose pour finir &#x00E0; Thierno et &#x00E0; sa famille rest&#x00E9;e au S&#x00E9;n&#x00E9;gal. Mais si les personnages sont ainsi rendus plus humains, le r&#x00E9;alisateur prend bien soin de montrer qu&#x2019;&#x00E0; aucun moment ils ne sont et ne seront consid&#x00E9;r&#x00E9;s comme fran&#x00E7;ais, malgr&#x00E9; la promesse du G&#x00E9;n&#x00E9;ral Chambreau qui clame haut et fort, dans un discours enflamm&#x00E9;, que leur combat leur vaudra de passer du statut d&#x2019;indig&#x00E8;ne &#x00E0; celui de citoyen fran&#x00E7;ais.</p>
<p>A la faveur d&#x2019;une r&#x00E9;flexion sur l&#x2019;identit&#x00E9; du soldat inconnu dont la d&#x00E9;pouille repose sous l&#x2019;Arc de triomphe &#x00E0; Paris, le film r&#x00E9;v&#x00E8;le en effet un des points aveugles de l&#x2019;histoire de France, dont les &#x00AB; lieux de m&#x00E9;moire &#x00BB; effacent et excluent le pass&#x00E9; colonial, lui-m&#x00EA;me totalement absent des r&#x00E9;flexions de l&#x2019;historien Pierre Nora qui a p&#x00E9;rennis&#x00E9; l&#x2019;expression. Si les lieux de m&#x00E9;moire comme l&#x2019;indique Nora &#x00AB; naissent et vivent du sentiment qu&#x2019;il n&#x2019;y a pas de m&#x00E9;moire spontan&#x00E9;e, qu&#x2019;il faut cr&#x00E9;er des archives, qu&#x2019;il faut maintenir des anniversaires, organiser des c&#x00E9;l&#x00E9;brations, prononcer des &#x00E9;loges fun&#x00E8;bres, notarier des actes, parce que ces op&#x00E9;rations ne sont pas naturelles<sup><xref rid="fn3" ref-type="fn">3</xref></sup> &#x00BB;, force est de constater que le pass&#x00E9; colonial n&#x2019;est jamais mobilis&#x00E9; dans l&#x2019;effort officiel de c&#x00E9;l&#x00E9;bration et de m&#x00E9;moire. Et si le soldat inconnu dont les ossements sont enterr&#x00E9;s sous l&#x2019;Arc de triomphe &#x00E9;tait un tirailleur s&#x00E9;n&#x00E9;galais ? C&#x2019;est l&#x2019;hypoth&#x00E8;se que fait le film, pointant l&#x2019;incapacit&#x00E9; de la France &#x00E0; concilier ses histoires et son obstination &#x00E0; tenir &#x00E0; distance du discours officiel tout ce qui a trait aux colonies.</p>
<p>C&#x2019;est d&#x2019;ailleurs ce qui explique en grande partie l&#x2019;amn&#x00E9;sie &#x00E0; r&#x00E9;p&#x00E9;tition &#x00E9;voqu&#x00E9;e plus haut en ce qui concerne la participation des tirailleurs aux deux conflits mondiaux. Puisque les comm&#x00E9;morations, les lieux de m&#x00E9;moires, les manuels scolaires n&#x2019;&#x00E9;voquent que l&#x2019;image et la m&#x00E9;moire des poilus en ce qui concernent la Grande guerre, les tirailleurs s&#x00E9;n&#x00E9;galais sans &#x00EA;tre totalement effac&#x00E9;s des consciences sont tenus &#x00E0; distance d&#x2019;une histoire dont ils ne sont jamais les acteurs dans le discours officiel fran&#x00E7;ais. En retra&#x00E7;ant le parcours de deux d&#x2019;entre eux depuis le S&#x00E9;n&#x00E9;gal jusqu&#x2019;aux Ardennes, le film devient ainsi non pas un &#x00AB; lieu de m&#x00E9;moire &#x00BB; fig&#x00E9; dans une conception du pass&#x00E9;, d&#x00E9;barrass&#x00E9;e du pass&#x00E9; colonial mais un &#x00AB; n&#x0153;ud de m&#x00E9;moire<sup><xref rid="fn4" ref-type="fn">4</xref></sup>&#x00BB; qui relie plusieurs temporalit&#x00E9;s et plusieurs espaces, mettant en lien plusieurs histoires : celle de la France, de ses colonies, des conflits mondiaux et de l&#x2019;esclavagisme. Ce n&#x0153;ud de m&#x00E9;moire n&#x2019;est pas fixe et rigide et permet au contraire de d&#x00E9;passer des logiques qui se cantonnent aux limites g&#x00E9;ographiques et territoriales de l&#x2019;&#x00E9;tat-nation.</p>
<p>Et c&#x2019;est probablement cette mise en relation &#x00E0; laquelle une grande partie de la classe politique fran&#x00E7;aise est la plus r&#x00E9;tive. Mais puisque le temps est tout de m&#x00EA;me r&#x00E9;volu o&#x00F9; un film se voyait tout bonnement censur&#x00E9; et interdit en salles, c&#x2019;est d&#x00E9;sormais &#x00E0; la pol&#x00E9;mique que l&#x2019;on a recours. Interrog&#x00E9; lors de la sortie du film par le quotidien <italic>Le Parisien</italic>, Omar Sy note les r&#x00E9;actions &#x00E0; g&#x00E9;om&#x00E9;trie variable, face aux conflits qui secouent la plan&#x00E8;te depuis la seconde guerre mondiale. A la faveur d&#x2019;une question qui s&#x2019;enquiert de savoir s&#x2019;il se consid&#x00E8;re comme un citoyen du monde, il d&#x00E9;clare : &#x00AB; peut-&#x00EA;tre, mais la guerre m&#x2019;a toujours fait un truc. Une guerre, c&#x2019;est l&#x2019;humanit&#x00E9; qui sombre, m&#x00EA;me quand c&#x2019;est &#x00E0; l&#x2019;autre bout du monde. On se rappelle que l&#x2019;homme est capable d&#x2019;envahir, d&#x2019;attaquer des civils, des enfants. On a l&#x2019;impression qu&#x2019;il faut attendre l&#x2019;Ukraine pour s&#x2019;en rendre compte. Oh, les copains ? Je vois &#x00E7;a depuis que je suis petit. Quand c&#x2019;est loin, on se dit que <italic>l&#x00E0;-bas, ce sont des sauvages, nous, on ne fait plus &#x00E7;a</italic>. Comme le Covid, au d&#x00E9;but, on a dit : <italic>c&#x2019;est que les Chinois</italic><sup><xref rid="fn5" ref-type="fn">5</xref></sup> &#x00BB;.</p>
<p>Quelques jours plus tard, les propos sont repris sur le plateau de BFMTV par Nathalie Loiseau, ancienne ministre d&#x2019;Emmanuel Macron, charg&#x00E9;e des affaires europ&#x00E9;ennes. Apr&#x00E8;s avoir pris le temps de f&#x00E9;liciter &#x2013; non sans un certain paternalisme - Omar Sy de faire un film qui restaure la m&#x00E9;moire des tirailleurs, elle estime qu&#x2019;il est &#x201C;injuste&#x201D; qu&#x2019;il dise que &#x201C;les Fran&#x00E7;ais ne s&#x2019;int&#x00E9;ressent pas aux conflits en Afrique&#x201D;. Apr&#x00E8;s elle, le d&#x00E9;put&#x00E9; d&#x2019;extr&#x00EA;me droite Julien Odoul, membre du Rassemblement national ou encore Charles Consigny, avocat engag&#x00E9; aupr&#x00E8;s de Val&#x00E9;rie P&#x00E9;cresse pendant la campagne pr&#x00E9;sidentielle ont aussi d&#x00E9;nonc&#x00E9; des propos <italic>&#x00AB; d&#x00E9;rangeants &#x00BB;</italic> et <italic>&#x00AB; ingrats &#x00BB;</italic>. La pol&#x00E9;mique s&#x2019;enflamme, entretenue par les r&#x00E9;seaux sociaux et des cha&#x00EE;nes de t&#x00E9;l&#x00E9;vision &#x00E0; la ligne &#x00E9;ditoriale droiti&#x00E8;re, et cr&#x00E9;e un &#x00E9;cran de fum&#x00E9;e qui parasite la promotion du film. Omar Sy trait&#x00E9; &#x00AB; d&#x2019;ingrat de Los Angeles &#x00BB;, en r&#x00E9;f&#x00E9;rence &#x00E0; son exil &#x00E9;tasunien est somm&#x00E9; de s&#x2019;expliquer. On ne critique pas la France ainsi.</p>
<p>Ce qui est int&#x00E9;ressant ici c&#x2019;est que ce n&#x2019;est pas la question des tirailleurs qui va mobiliser l&#x2019;opinion le temps d&#x2019;une pol&#x00E9;mique certes &#x00E9;ph&#x00E9;m&#x00E8;re, mais une certaine image de la France qu&#x2019;il ne faut pas &#x00E9;corner. Omar Sy ne s&#x2019;excuse pas et voit m&#x00EA;me dans les critiques qui lui sont adress&#x00E9;s l&#x2019;expression d&#x2019;un racisme. Sur le plateau de l&#x2019;&#x00E9;mission &#x00AB; Le 28 minutes &#x00BB; de la cha&#x00EE;ne Arte, il d&#x00E9;clare &#x00AB; Mais bien s&#x00FB;r que c&#x2019;est du racisme. C&#x2019;est parce que je suis enfant d&#x2019;immigr&#x00E9; que je n&#x2019;ai pas le droit de m&#x2019;exprimer sur la France ? C&#x2019;est parce que je suis noir que je n&#x2019;ai pas le droit de m&#x2019;exprimer sur la France ? Ceux qui disent et qui pensent &#x00E7;a sont racistes : je le dis et je l&#x2019;assume. &#x00BB; Ce qu&#x2019;Omar Sy sait parfaitement, c&#x2019;est que se joue ici &#x00E0; nouveau une assignation &#x00E0; l&#x2019;inf&#x00E9;riorit&#x00E9; et &#x00E0; rester dans le rang en tant que descendant d&#x2019;immigr&#x00E9;s voire de tirailleurs (s&#x00E9;n&#x00E9;galais). Cette place assign&#x00E9;e doit &#x00EA;tre &#x00E0; distance respectable et respectueuse de la communaut&#x00E9; nationale. Fran&#x00E7;ais certes, mais pas totalement ou du moins pas au point d&#x2019;&#x00E9;mettre des critiques sur la soci&#x00E9;t&#x00E9; fran&#x00E7;aise contemporaine &#x00E0; laquelle il devrait tant et vis-&#x00E0;-vis de laquelle il se montre insuffisamment reconnaissant. Comme le rappelle l&#x2019;historienne et activiste Fran&#x00E7;oise Verg&#x00E8;s, la conception de la communaut&#x00E9; nationale fran&#x00E7;aise demeure assez &#x00E9;troite et exclue d&#x00E8;s que n&#x00E9;cessaire du corps national non seulement les ressortissants vivants dans les territoires d&#x2019;Outre-Mer mais aussi les habitant des banlieues et quartiers d&#x2019;immigr&#x00E9;s, consid&#x00E9;r&#x00E9;s comme contenant des corps &#x00E9;trangers transplant&#x00E9;s en France<sup><xref rid="fn6" ref-type="fn">6</xref></sup>.</p>
<p>C&#x2019;est d&#x00E9;j&#x00E0; bien assez que le film qu&#x2019;il a port&#x00E9; avec le r&#x00E9;alisateur Mathieu Vadepied pendant plus de dix ans, &#x00E9;claire les zones d&#x2019;ombres du r&#x00E9;cit national, il faut qu&#x2019;en contrepartie Omar Sy se montre docile surtout depuis son exil &#x00E9;tatsunien. Dynamique d&#x2019;une pol&#x00E9;mique qui rappelle &#x00E9;trangement la relation qu&#x2019;a longtemps entretenu la France avec les tirailleurs en leur imposant l&#x2019;obligation de r&#x00E9;sider en France, pour la perception du minimum vieillesse. Cette obligation n&#x2019;a &#x00E9;t&#x00E9; lev&#x00E9;e qu&#x2019;&#x00E0; la sortie du film. Elle r&#x00E9;v&#x00E8;le combien il faut encore et toujours avancer des preuves d&#x2019;all&#x00E9;geance &#x00E0; la France. Comme s&#x2019;il fallait se soumettre &#x00E0; des lois particuli&#x00E8;res lorsque l&#x2019;on est fran&#x00E7;ais originaire d&#x2019;une ancienne colonie. Toujours suspect, encore un tantinet indig&#x00E8;ne, jamais totalement fran&#x00E7;ais.</p>
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<fn-group>
<fn id="fn1"><label>1</label> <p>Voir &#x00E0; ce sujet Christiane Chaulet Achour, &#x00AB; Colonis&#x00E9;s au front. Cin&#x00E9;ma et litt&#x00E9;rature &#x00BB;, <italic>Diacritik</italic>, 26 janvier 2023, <ext-link xmlns:xlink="http://www.w3.org/1999/xlink" ext-link-type="uri" xlink:href="https://diacritik.com/2023/01/26/colonises-au-front-cinema-et-litterature/#more-94064">https://diacritik.com/2023/01/26/colonises-au-front-cinema-et-litterature/#more-94064</ext-link>.</p></fn>
<fn id="fn2"><label>2</label> <p>Alain Mabanckou, <italic>Lettre &#x00E0; Jimmy</italic>, Paris, Fayard, 2007, p.95.</p></fn>
<fn id="fn3"><label>3</label> <p>Pierre Nora, <italic>Les lieux de m&#x00E9;moire</italic>, Paris, Quarto Gallimard, 1997, p.29</p></fn>
<fn id="fn4"><label>4</label> <p>Voir &#x00E0; ce sujet, Michael Rothberg, <italic>Introduction: N&#x0153;uds de m&#x00E9;moire: Multidirectional Memory in Postwar French and Francophone Culture</italic>, Yale French Studies, no. 118/119, 2010, pp. 3&#x2013;12.</p></fn>
<fn id="fn5"><label>5</label> <p>Yves Jaegl&#x00E9;, Omar Sy : &#x00AB;Les Tirailleurs m&#x00E9;ritaient beaucoup plus la Patrouille de France que Tom Cruise&#x00BB; <italic>Le Parisien</italic>, 1 janvier 2023, <ext-link xmlns:xlink="http://www.w3.org/1999/xlink" ext-link-type="uri" xlink:href="https://www.leparisien.fr/culture-loisirs/omar-sy-les-tirailleurs-meritaient-beaucoup-plus-la-patrouille-de-france-que-tom-cruise-01-01-202323FUQ2MGAFGVHE4VDBNOWAZGKU.php">https://www.leparisien.fr/culture-loisirs/omar-sy-les-tirailleurs-meritaient-beaucoup-plus-la-patrouille-de-france-que-tom-cruise-01-01-202323FUQ2MGAFGVHE4VDBNOWAZGKU.php</ext-link>.</p></fn>
<fn id="fn6"><label>6</label> <p>Fran&#x00E7;oise Verg&#x00E8;s, &#x201C;Wandering Souls and Returning Ghosts: Writing the History of the Dispossessed&#x201D;, <italic>Noeuds de m&#x00E9;moire: Multidirectional Memory in Postwar French and Francophone Culture</italic>, Yale French Studies, No. 118/119, 2010, p.143.</p></fn>
</fn-group>
<bio id="bio1"><p>Meryem Belka&#x00EF;d est docteure en litt&#x00E9;rature fran&#x00E7;aise (Sorbonne Nouvelle) et titulaire d&#x2019;un master en sociologie compar&#x00E9;e (Sciences Po Paris). Professeure associ&#x00E9;e en &#x00E9;tudes francophones &#x00E0; Bowdoin College aux Etats-Unis, son premier ouvrage, <italic>From Outlow to Rebel</italic>, paru aux &#x00C9;ditions Palgrave en f&#x00E9;vrier 2023, porte sur le film documentaire en Alg&#x00E9;rie apr&#x00E8;s 1962. Elle est l&#x2019;autrice de plusieurs articles acad&#x00E9;miques pour les revues <italic>Lendemains, Fixxion</italic>, <italic>North African Studies Journal</italic>, <italic>Expressions maghr&#x00E9;bines</italic>, etc. Elle publie r&#x00E9;guli&#x00E8;rement dans diff&#x00E9;rents m&#x00E9;dias comme <italic>Orient XXI</italic> et <italic>Le Monde diplomatique</italic>.</p></bio>
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